Le poilu perdu 1ère partie

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La cabane

 St Molf – 14 juillet 1920  – Le musicien

 

 

Il pleut en abondance. La nuit est en train de tomber.

Trempé jusqu’aux os, allongé dans une boue gluante, un soldat avance en se traînant difficilement de buisson en buisson. Il tremble de peur, de froid et la présence de ses compagnons de fortune dispersés un peu partout autour de lui n’arrive pas à le rassurer.

Ils ont eu l’ordre de s’approcher de cette colline où se cache l’ennemi.

«  Tirez sur tout ce qui bouge, mais ne vous faites pas tuer » avait dit le capitaine.

Ces paroles hantent leur esprit à chaque instant, mais ne pas se faire tuer dans de telles conditions, paraît souvent mission impossible. L’ennemi est caché derrière les rochers, eux sont à découvert ou presque.

Soudain, une explosion se fait entendre, des pierres fusent de tous les côtés. Le soldat a juste le temps de se protéger le visage sous son casque, pour les éviter. Il attend, ne bouge plus, tétanisé tandis qu’un hurlement inhumain s’élève à quelques mètres de lui. Il ne veut pas regarder, il sait, il a compris : son camarade a été touché et ne se relèvera plus, la mort fait partie de leur quotidien.

Il voudrait  tant que le cri cesse vite.

* * *

Toujours ce même cauchemar. Depuis qu’il était rentré de la guerre cette vision du soldat au combat ne le quittait plus. Ce guerrier, c’était lui, un poilu de la guerre 14-18 et il savait qu’il ne pourrait jamais oublier tout ce qu’il avait vécu avec ses camarades sur le front.

Ses amis, compagnons d’infortune, qu’étaient ils devenus ? Beaucoup devaient être morts et ils ne savaient pas combien étaient revenus dans leur famille. Ils étaient souvent séparés, une amitié par ci, une amitié par là, tout restait éphémère et c’était bien ainsi, il ne fallait pas s’attacher, on n’avait pas le droit d’avoir des sentiments.

Certains l’avaient surnommé  « le musicien » : pendant cette douloureuse période, avec sa guitare, il leur avait offert des moments de répit, nécessaires pour tenir le coup. Il leur chantait des chansons d’amour, des chansons à boire, tout son répertoire y était passé.

Il avait été persuadé que l’affrontement ne durerait pas longtemps. Mais il avait duré plus de quatre années, pendant lesquelles il s’était donné sans compter, blessé une fois, mais pas assez grièvement pour être rapatrié. Il était revenu décoré de la Croix de Guerre. Mais à quoi lui servait-elle cette décoration aujourd’hui ? Il était seul et sa fuite sans fin sur les routes à la recherche d’un havre de paix qu’il n’arrivait pas à trouver n’apaisait pas ses angoisses.

C’est en Bretagne que le nombre de morts fut le plus important, mais lui, avait survécu à tout cela, et à chaque fois qu’il en prenait conscience, il pensait au jeune poilu Corentin CARRE, qui s’était engagé volontaire à quinze ans, ayant pu se  faire enrôler en usurpant l’identité d’un autre, mais qui n’était jamais revenu au pays.

Oui, il était là sain et sauf, cependant, il avait changé, il n’était plus le même. L’insouciance de  la jeunesse lui avait été volée, mais il était tellement fier de partir défendre son pays qu’il ne l’avait compris qu’à son retour.

Il était fils unique et la mort de son père lors de la bataille de la Marne, avait fait mourir sa mère de chagrin. Il s’était retrouvé tout seul dans cette grande maison familiale et avait un jour décidé de fermer la porte et de prendre la route avec sa guitare pour seule compagne.

Il avait pensé un moment à faire « le tour de Bretagne », un des plus grands et plus connus pardons bretons.

Mais il n’en avait pas eu le courage et avait préféré sillonner les chemins au gré des rencontres. Il avait besoin de se sentir libre d’aller comme bon lui semble. Il voulait trouver un lieu où il pourrait enfin revivre, se reconstruire entièrement.

Il ne l’avait pas trouvé. Cela faisait déjà six mois qu’il marchait de village en village, fuyant ses souvenirs, s’enivrant souvent, et là, il était sur le chemin du retour.

* * *

Sur le bord de la route, il s’était assoupi dans un fossé, mais transpirant et le thorax compressé, il se réveilla en sursaut… Dans sa quête quotidienne pour trouver la sérénité dont il avait besoin,  son cauchemar revenait sans cesse.

Reprenant ses esprits, il se leva, ramassa ses affaires et reprit sa route.

Au loin, il vit des lumières, sans doute un village, et n’eut plus qu’une hâte : s’asseoir autour d’un bon repas.

Cet endroit serait sûrement le dernier avant qu’il ne rentre au bercail. Personne ne l’y attendait, donc il avait envie de savourer pleinement cette dernière étape.

Malgré les températures douces de l’été arrivé tout doucement, il portait encore sa cape noire sur le dos, grisée par l’usure du temps, son chapeau jaunâtre qui ne laissait entrevoir qu’une bouche ouverte sur des dents bien alignées et aux pieds des bottes de marin pleines de boue. Une guitare pendait sur  son épaule et il n’avait pour bagage qu’un vieux sac rapiécé qu’il tenait fermement avec sa main droite.

Depuis qu’il avait quitté sa maison, il essayait de chasser de ses pensées des images douloureuses, mais il savait qu’au fond de lui, il ne voulait pas vraiment oublier. Pour cela,  il avait mis  un coquelicot de papier à la boutonnière de sa chemise, en souvenir    de ces jeunes « poilus » tombés au combat, les privant définitivement des joies de la vie. Cette fleur ayant une prédilection pour les sols calcaires, s’épanouissait dans les champs de bataille et les cimetières militaires.

Il était tard, la nuit commençait à tomber, elle avait repris ses privilèges sur la nature. Dans cette campagne, le chemin sur lequel il marchait était bordé de taillis épineux, de zones boisées dont les ombres formaient des créatures étranges. Tout était silencieux, seul le hululement doux et musical d’un hibou au plumage brun et chamois dérangeait ce silence et scandait ses pas.

Il n’avait pas mangé depuis ce matin et son corps le lui rappelait sans cesse par des bruits discrets qui avaient une consonance dérangeante dans le calme de cette nuit.

Les lueurs projetées par ce village formaient une auréole blanchâtre qui s’élevait dans le ciel et qui semblait vouloir atteindre la lune qui ce soir se dévoilait entièrement… C’était la pleine lune.

Au fur et à mesure qu’il s’approchait, des bruits agréables  lui parvenaient, il lui semblait entendre le doux son d’une musique, la fatigue après cette longue marche lui jouait-elle des tours ?

Nous étions le 14 juillet 1920, une fête de village… C’était normal, un retour aux valeurs traditionnelles au lendemain de cette Première Guerre mondiale que tous voulaient effacer de leur mémoire.

La guerre, comme eux, il aurait aimé ce soir ne plus y penser, mais au fond de son cœur, il y avait encore trop de souffrance : ses parents disparus, le froid, la faim, toutes les privations que son corps et son esprit si jeune avaient dû subir.

Rien encore ne l’avait apaisé  autant que cette musique lointaine qui pénétrait au plus profond de son âme.

Ce qu’il entendait semblait adoucir son mal-être, il n’était plus ce poilu malheureux, il redevenait pour un court instant l’adolescent qu’il avait été, dansant les soirs de bal et buvant  en compagnie de ses amis, insouciants, ne s’imaginant jamais ce qui les attendait.

Sur ce chemin, ses lourdes chaussures usées lui paraissaient soudain légères. Avant de partir ce matin, il avait acheté quelques  provisions,  du pain, de la charcuterie, du vin, mais tout avait été englouti très rapidement, ces longues journées de marche lui donnant faim. Ce soir, il fallait absolument qu’il se réapprovisionne.

Il accéléra le pas.

Sa guitare se balançait dans son dos au rythme de cette douce mélodie. Il frémit de bonheur, cela faisait si longtemps. Les sons qu’il entendait ne pouvaient pas le tromper, il y avait bien une fête…

Il reconnut les instruments qui jouaient un air populaire : il y avait l’accordéon avec ses nombreux harmoniques, le son reconnaissable entre tous du violon, l’orgue et le son brillant de la trompette. Il discernait également la musique jouée : une valse…

De vieux souvenirs remontèrent alors à la surface et des émotions  fortes le submergèrent.

* * *

Avec le feu de bois pour seul chauffage et la lumière faible qui obligeait à se coucher de bonne heure, son père qui ne plaisantait pas avec l’éducation, avait tenu à lui apprendre la musique.

Dur apprentissage ! Dès  l’âge de 8 ans, il  était obligé de travailler ses gammes ou d’apprendre  par cœur les règles du solfège au moins une à deux heures par jour, alors il fulminait souvent lorsqu’il entendait ses camarades d’école jouer dans la rue, juste en face de chez lui.

Mais à dix ans, il lisait couramment les 3 clés[1] et à partir de son adolescence, la musique l’avait alors habité. Son père l’amenait à toutes les fêtes des villages voisins et il passait la plupart de son temps à côté de l’estrade où évoluaient les groupes pour s’imprégner des musiques jouées. C’est à cette époque qu’il avait décidé de devenir lui aussi un jour musicien, mais il y avait eu la guerre et son lot de souffrances qui avaient balayé tous ses rêves. C’était quand même grâce à elle s’il avait pu supporter les nombreux moments de solitude pendant cette période douloureuse de sa vie.

* * *

À chacun de ses pas, la musique s’amplifiait  jusqu’à  devenir  bien réelle, il était dans son élément et  savourait ce doux moment.

Enfin, il arriva tout près des premières habitations. Après le panneau indiquant le village « St Molf »[2],  il vit la croix de Kervocadet, un des symboles de cette commune ainsi que  le vaste toit  d’ardoises d’une grande maison bien assise sur sa terrasse, mais qui semblait déserte. Elle contrastait avec les maisons avoisinantes, en cours de rénovation pour celles qui n’avaient plus de toits, à l’abandon pour d’autres. Beaucoup  avaient perdu leur chef de famille, les femmes se retrouvant seules pour élever leurs enfants et surtout assurer l’entretien de leur maison. Les potagers étaient en friche, les jardins dénudés de toutes fleurs. Ce tableau était triste, mais reflétait bien le quotidien de tous.

Une rue qui descendait s’offrit à lui, elle débouchait sur une place où l’église s’imposait à droite. Son clocher de granit pointait fièrement vers le ciel, les gargouilles situées aux quatre angles de la corniche conférant à l’édifice tout entier un certain équilibre.

Ce village semblait avoir  conservé tout le charme d’une bourgade sur lequel  flottait un profond sentiment religieux.

Il aperçut les villageois rassemblés, cette communauté vraie, soudée, solidaire et vivante, qui facilitait les rencontres. Toutes les générations étaient représentées : des vieillards voutés assis sur un banc souriaient aux jeunes enfants courant autour d’eux en poussant des cris stridents. La  tolérance était devenue la qualité première en ces temps d’apaisement. Des jeunes femmes riaient  tandis que des hommes plus loin, attablés devant un verre de vin blanc discutaient vivement. Ils avaient l’air ce soir tellement heureux de vivre ensemble ces instants de fête, qu’ils semblaient avoir laissé enfin derrière eux leurs tristes souvenirs.

Il avait très envie de faire comme eux, et il se surprit à rêver : « Il poserait sa guitare, s’allongerait auprès d’un feu de cheminée qu’il aurait patiemment allumé et dont les braises dégageraient  une  douce chaleur, il trouverait enfin « son petit coin de paradis  » loin de tous ces jours maudits…  »

Il s’approcha alors sans appréhension, se sentant chez lui  et se fondit dans cette foule, bercée par les « flonflons » de l’orchestre juché sur une estrade de fortune.

— Eh toi là-bas, tu veux boire quelque chose, un bon petit vin   chaud, fait maison, garanti…

Cette voix nasillarde mais chaude le tira de sa rêverie et le replongea brusquement dans la réalité.

— Oui, merci, volontiers.

— Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?

— Non, je viens de Guérande.

— Alors, bienvenue chez nous, et profitez de notre petite fête. Vous êtes de passage ?

Il inspira profondément avant de répondre :

— Oui… de passage.

Ces mots lui écorchèrent la bouche tant il voulut que ce ne soit pas vrai cette fois-ci. Il en avait traversé des villages depuis plusieurs mois, mais sa fuite en avant le forçait à partir dès le lever du soleil.

— Bonne soirée alors.

— Merci vous aussi.

Il  prit le verre et se dirigea vers une vieille femme qui proposait divers produits bretons : des galettes au blé noir  accompagnées ou non par une saucisse de porc  glissée à l’intérieur et qui se dégustaient à la main, des crêpes de froment sucrées, des crêpes-dentelles dont la pâte était très fine. Il avait le choix pour calmer un peu cet estomac qui le tiraillait depuis plusieurs heures.

Il choisit la galette avec sa saucisse, plat plus consistant.

Puis, tranquillement, il s’approcha de l’orchestre. Une chanteuse, vêtue d’une jolie robe rouge qui la moulait harmonieusement, les cheveux retenus par un ruban de même couleur, venait d’entamer une chanson  qu’il avait déjà fredonnée : « Le temps des cerises[3]». Le timbre velouté de sa voix lui donnait une tessiture peu ordinaire. Elle était accompagnée par un violoniste qui frottait les cordes avec son archet, en amateur, mais l’ensemble restait très agréable à écouter.

Cela donna envie aux couples de s’enlacer tendrement sur la piste de danse. Et ils étaient nombreux.

Il se mit à les jalouser.

Il en avait connu des filles, mais jamais son cœur n’avait battu assez fort et assez longtemps pour qu’il se décidât à fonder une  famille. À son retour de la guerre, il se sentait tellement brisé que ce n’était plus devenu une priorité dans sa vie.

Sa mère avant de mourir le lui avait demandé, mais il n’était plus à la hauteur pour une telle responsabilité. Il lui fallait encore du temps. Et puis il n’avait pas rencontré celle qui pourrait le faire changer d’avis, et il désespérait de la trouver.

Il aperçut un groupe de jeunes garçons qui discutaient vivement et se dirigea vers eux. Il enleva sa guitare pour la poser par terre et s’assit sur un banc pour déguster tranquillement sa galette.

Il les observa du coin de l’œil, et avait envie de se mêler à leur conversation, mais la peur de ne pas savoir quoi leur dire le retint. Ceux-ci étaient trop jeunes pour avoir été enrôlés et n’avaient pas connu les horreurs des champs de bataille.

Il savoura cependant ce moment, s’enivrant de leurs paroles juvéniles jusqu’à ce qu’ils s’éloignent de lui pour se diriger vers la buvette. Ils finiraient sans doute la soirée, ivres, comme lui l’avait fait tant de fois : lendemains difficiles avec ses maux de tête en prime.

Sa solitude était alors très réelle et finissant rapidement son petit repas, il se leva, reprit sa guitare et regardant tout autour de lui, décida de se diriger vers l’église. Il y avait longtemps qu’il n’était pas rentré prier.

Bien sûr, il y avait eu l’enterrement de sa mère, mais effondré, fatigué, il avait subi la cérémonie, regrettant de n’avoir pas été là également pour celui de son père.

À son retour, en ouvrant la porte, sa mère n’avait pas eu besoin de parler, ses yeux au milieu d’un visage ravagé par le chagrin étaient vides d’expression, seul le tremblement de ses mains reflétait l’émotion intense de revoir son fils vivant. Il avait compris  que son père faisait partie de ceux qui ne reviendraient jamais.

Il s’était alors souvenu du jour de leur départ : ils s’étaient longuement enlacés, sans un mot, juste plein d’amour dans leur cœur étreint d’une profonde angoisse. Puis son père était parti, tête baissée, et lui avait fait un dernier signe de la main, sans se retourner avant de disparaître au détour du sentier qui le mènerait vers sa destinée.

Le retour de son fils n’ayant pas atténué sa douleur, sa mère s’était enfermée chaque jour davantage dans un mutisme total et trois mois plus tard, s’éteignait à son tour suite à une mauvaise pneumonie que son corps affaibli n’avait pu ou n’avait voulu combattre.

Chassant le souvenir de ses parents, il monta les marches et s’approcha de la lourde porte qu’il poussa lentement.

Il inspira un bon coup avant d’entrer, enleva son chapeau et avança silencieusement dans l’allée de droite. Il n’y avait que deux dames assises devant l’autel, têtes baissées, un missel à la main.

Il s’arrêta devant une peinture sur bois sculpté, intitulée « Agonie » et qui représentait le Christ au jardin des Oliviers. Une vague d’émotions intenses l’emplit et il ne put retenir une larme. Il se mit alors à prier intérieurement, la tête dans les mains.

« Mon Dieu, j’ai beaucoup marché pour oublier, mais toutes mes souffrances sont encore là, si vivaces, aidez moi à trouver enfin un havre de paix ici ou ailleurs, mais faites vite, je vous en supplie, je suis fatigué de prendre la route tous les matins. »

Il resta ainsi très longtemps, sans bouger et quand il releva la tête, il jeta  un dernier regard vers l’autel et réalisa que les deux dames étaient toujours en train de prier et n’avaient pas remarqué sa présence. Il fit demi-tour silencieusement et sortit l’esprit un peu apaisé.

La lumière de cette nuit contrasta avec la pénombre de l’église et il prit une grande bouffée d’air avant de redescendre les marches.

C’est alors qu’une jeune fille le heurta…                                                        

                                    

                                                             Chapitre 2

                                             St Molf – 14 juillet 1920 – Marie

Des cheveux blonds coiffés soigneusement encadraient un visage dont les traits réguliers offraient une réelle beauté à cette jeune bretonne.

Marie était  assise à côté de l’orchestre, pensive, le regard triste. Perdue dans ses pensées, elle ne se laissait pas envahir par la douce mélodie jouée.  Jean, son petit ami l’avait quittée, il y avait quinze jours aujourd’hui et sa solitude prenait tout son sens ce soir, jour de fête. Pourtant, il avait promis de l’aimer pour toujours, alors elle gardait espoir de le voir changer d’avis, peut-être au cours de cette soirée ?

Depuis  plus d’un an, elle le voyait régulièrement en cachette de ses parents, très stricts et qui n’auraient pas compris les sentiments sincères qu’elle avait pour ce garçon. Alors ils se retrouvaient dans les bois pendant leur pause derrière la briqueterie où ils travaillaient tous les deux.

Lorsque la fin du conflit fut proche, on demanda aux femmes de libérer la place pour les soldats, et de retourner au foyer ou aux métiers traditionnellement féminins, tels que la couture, le ménage…

La démobilisation des femmes, plus brutale que la démobilisation militaire, marquait la volonté d’un retour à la normale.

Elle qui avait fait partie de l’équipe de production avait dû retourner dans celle des femmes de ménage.

Jean, lui, continuait à s’occuper des  livraisons.

La briqueterie était située en dehors du village et parfois, ils faisaient un bout de chemin à pied ensemble pour rentrer le soir, surtout l’hiver où la nuit tombait si vite.

Ils avaient déniché une petite cabane abandonnée, ancienne remise qu’ils avaient vidée de tout le bric-à-brac trouvé et dans laquelle ils avaient aménagé un petit coin douillet où elle s’abandonnait totalement dans ses bras. Ils étaient jeunes mais  ils avaient déjà bravé l’interdit. Agés de vingt ans et ayant déjà vécu quatre années de guerre, tout leur semblait désormais permis. Chacun de leur côté, ils avaient subi les souffrances de tout un village : des pères, des frères, des fils morts au combat, la famine.

Tous étaient là ce soir, à la fête du 14 juillet, paraissant enfin heureux, mais leur cœur saignait encore pour beaucoup d’entre eux. Sa famille avait été plus épargnée que  celle de Jean. Seul un oncle, célibataire n’était pas revenu.

Elle se rappelait cependant le jour où un gendarme était venu annoncer la nouvelle à la maison, et se souvenait de la détresse de sa mère devant l’absence injustifiable de ce frère unique, ce deuil impossible pour elle.

Elle aimait bien cet oncle, passionné d’histoire et qui lui racontait souvent des épisodes de la révolution française. Elle avait pleuré pendant plusieurs nuits, mais trop jeune pour comprendre l’atrocité réelle  de la situation, la vie pour elle avait repris son cours normal. Par contre pour Jean, la disparition de ses deux cousins, et surtout de son grand frère l’avait marqué à jamais. Sa mère était devenue folle et son père n’avait plus jamais ri. Il se retrouvait le seul garçon de la famille et devait continuer à vivre avec cette douleur au quotidien.

La souffrance qu’elle avait vue dans les yeux de nombreuses familles, de ses voisins, ne s’oubliait pas. En fait, on vivait, mais c’était triste. Alors elle s’était réfugiée dans l’amour sans réfléchir, sans retenue.

Leur liaison avait commencé doucement, il la raccompagnait jusque chez elle après le travail et ils discutaient de tout et de rien, le plus souvent de leurs rêves respectifs… Il attendit le troisième soir avant d’oser lui prendre la main. Ce simple geste l’avait fait frissonner et des sensations nouvelles, inconnues l’avaient alors envahie. Et puis il l’avait embrassée, tout d’abord très doucement puis de plus en plus fougueusement. Elle appréciait ses gestes de tendresse et lui faisait confiance.

La première fois s’était passé un soir où ils avaient pu rester toute une journée dans leur cabane, la briqueterie ayant fermé ses portes pour cause de décès. La femme du patron était morte en couches.

Leurs caresses avaient été plus loin que d’habitude et Jean très affectueusement l’avait prise. Elle avait eu un peu mal, mais n’avait rien montré tant elle l’aimait. Dans ses bras, elle retrouvait toujours le retour vers une vraie quiétude.

Et puis au mois de juin, leurs rencontres s’étaient espacées, prétextant beaucoup de travail Jean les annulait toujours au dernier moment. Elle ne comprenait plus, il avait tellement changé : il était devenu distant, moins tendre avec elle, moins attentionné, elle avait mis cela sur le compte d’une fatigue passagère, mais un soir, n’en pouvant plus après qu’il eut repoussé ses caresses, elle lui avait demandé une explication.

— Jean, que t’arrive-t-il ?

—  Rien, pourquoi ?

— Je te trouve distant, tu ne ris plus comme avant et nos caresses se font de plus en plus rares.

— Je suis fatigué en ce moment.

— Ne cherche pas d’excuses, il y a autre chose, que me caches-tu ?

— Rien je te dis, allez, tu m’énerves, si tu continues je rentre chez moi.

— Je veux juste savoir ce qui ne va plus.

— Bon, eh bien, tu vas le savoir puisque tu insistes tant : j’ai trouvé du travail à Guérande et je vais quitter mes parents pour m’installer là-bas. Je ne reviendrai au village qu’une fois par mois.

— Une fois par mois ? dit-elle d’une voix tremblotante.

— Oui, donc on ne se verra plus beaucoup et il vaudrait mieux que tu m’oublies et que tu vives ta vie de ton côté.

— Mais notre histoire, c’était sérieux, on s’est fait tant de promesses, tu n’as pas oublié ?

— Non je n’ai pas oublié, mais les choses ont changé, nous avons grandi et moi j’ai envie de vivre autre chose.

Marie résistait et refoulait les larmes qui arrivaient, il fallait qu’elle reste forte pour trouver les arguments qui le feraient renoncer à ce stupide projet. Oui, il était stupide de penser qu’il pourrait vivre loin d’elle, de sa famille, il allait être trop malheureux.

Mais dans son regard, elle voyait toute la détermination de ce jeune garçon qui n’avait connu qu’elle et qui aspirait sans doute à d’autres horizons, même s’il pouvait se brûler les ailes.

— Que vais-je devenir sans toi ?

— Tu trouveras vite les bras d’un autre, tu es jolie.

— Mais c’est toi que j’aime et je n’ai pas envie d’un autre.

— Tu dis cela aujourd’hui, mais demain…

— Demain et tous les autres jours de ma vie, je t’attendrai, je suis sûre que très vite, tu reviendras dans mes bras. Dis moi Jean que je ne me trompe pas, dis-le-moi.

— Non, je ne te reviendrai pas, je te l’ai dit, tu dois m’oublier, dit-il d’une voix ferme. Je ne changerai pas d’avis, ma décision est prise, je pars dans quelques jours.

— Dans quelques jours, murmura-t-elle.

Le monde s’écroulait autour d’elle, Jean, son jean qu’elle aimait tant était en train de lui dire que ce soir tout était fini, qu’il n’y aurait plus de rencontres en cachette, de moments intimes si intenses. Elle allait se retrouver seule et cela lui était insupportable. Elle savait qu’elle risquait d’en mourir.

Elle ne put retenir un cri d’amour :

— Fais-moi l’amour une dernière fois, je t’en supplie !

Surpris par sa demande, mais touché par sa détresse,  il l’avait prise dans ses bras. Elle s’y blottit et ils restèrent ainsi pendant un long moment et quand il accepta de la prendre, elle s’abandonna, des larmes coulant doucement le long de ses joues, glissant jusque dans le creux de ses seins.

Cet acte d’amour fut bref et Jean lui essuyant les larmes qui maintenant coulaient à flots, lui embrassa la joue, la força à le regarder droit dans les yeux et lui dit :

— Je ne changerai pas d’avis, ma décision est prise.

Et puis il était parti, la laissant là, petite fille sans vie…

Pendant les jours qui suivirent, elle espérait chaque jour avoir un signe de lui, et elle guettait son retour en restant des heures et des heures sur le banc situé en face de la maison de ses parents. Mais les volets de sa chambre restaient désespérément clos.

Ce soir, c’était la fête au village et elle était persuadée qu’il serait présent, alors une lueur d’espoir l’avait envahie depuis la veille. Elle avait mis sa plus belle robe, et avait passé du temps à se coiffer.

Toujours dans ses pensées, Marie se leva, remonta une mèche qui la gênait. Elle tremblait de froid malgré la tiédeur de cette soirée. Elle venait d’apercevoir Sandrine, son amie et confidente.

— Bonsoir Sandrine, tu vas bien ?

— Oui, et toi ? Tu as l’air si triste ?

— Jean me manque !

— Oui je sais, je comprends, mais il va peut-être te revenir.

— Je ne sais pas. Tu l’as vu ce soir ?

— Non, mais je pense qu’il va venir, avant il ne ratait jamais l’occasion de danser.

— Oui tu as raison.

Son amie ne savait plus quoi lui dire quand soudain :

— Tiens le voilà, regarde !  dit-elle en pointant son doigt vers le haut du village.

En effet, un vélo dont le feu avant diffusait un faible halo, descendait à vive allure la grande rue, c’était bien lui, elle le reconnaitrait entre mille… son Jean. Il était brun, grand et bien bâti, un homme quoi ! Il avait mis la chemise à carreaux bleus et blancs  qu’elle lui avait offerte,  elle faisait ressortir la couleur de ses yeux clairs. Il avait plaqué ses cheveux noirs en arrière et portait une casquette marron. Mon Dieu, ce qu’il était beau ce soir  et combien son cœur saignait en le voyant !

Il était là, si loin et si près à la fois, mais ce qu’elle vit la glaça et elle dut se retenir au bras de son amie pour ne pas chanceler : il n’était pas seul, derrière lui, en amazone, une jeune fille qu’elle ne connaissait pas, sans doute venue d’un village voisin, se tenait serrée contre lui pour ne pas tomber.

Jean ralentit, descendit de son vélo et aida la jeune fille à en faire autant. Ils riaient de bon cœur et la pressant contre lui, l’embrassa  comme s’ils étaient seuls au monde.

Mais ils n’étaient pas seuls, Marie ne pouvait détacher son regard de ce spectacle même si chaque seconde augmentait sa souffrance.

Elle se surprit à gémir et prononça son prénom doucement, si doucement, plainte douloureuse que même son amie Sandrine ne put entendre. Ses jambes ne la portaient plus, elle dut s’asseoir pour ne pas tomber et crut en cet instant qu’elle allait devenir folle. C’est cela un chagrin d’amour, elle le savait. Pourrait-elle s’en remettre un jour ?

Enfin, elle décida de se lever pour ne plus l’apercevoir et  se fraya un passage entre les danseurs qui avaient envahi de nouveau la piste,  traversa la place et courut vers l’église pour se cacher et y chercher un réconfort. Le ciel était rempli d’étoiles, mais elle ne les voyait pas, son propre ciel s’était, d’un seul coup, obscurci d’épais nuages noirs. Elle frissonna et eut envie d’hurler au monde entier sa peine si profonde. Pouvait-on y survivre ? Elle ne le pensait pas tant la douleur qui l’étreignait était vive, et se demanda comment elle allait continuer à vivre sans lui maintenant. Où trouverait-elle cette force ?

Elle  tituba en montant les marches, car sa vision était troublée par les larmes qui envahissaient son visage et pour ne pas tomber se retint au bras d’un  inconnu.

Lui, le « musicien »…

 

                                        Chapitre 3

                                        St Molf – 15 juillet 1920 – La faute

 

Sa main était dans la sienne. Elle était chaude et calmait son cœur qui battait la chamade depuis la veille. Quel pouvoir dégageait cette chaleur qui lui avait fait tourner la tête.

Charles Trenet écrivit « j’ai ta main » une chanson dont les paroles auraient pu être inspirées par cette scène romantique…

Il avait eu envie de prendre sa guitare pour la chanter, mais avait eu peur de réveiller Marie qui dormait profondément près de lui.

Il se surprit cependant à la fredonner…

Il pensa alors aux évènements de la veille : les choses s’étaient passées si naturellement…

* * *

Quelques heures auparavant, lorsqu’elle s’était appuyée sur lui pour ne pas tomber, il l’avait retenue fermement et devant le spectacle de cette jeune fille dont le visage était couvert de larmes, il avait eu l’audace de lui parler afin de la réconforter. —   Mademoiselle, puis-je vous aider ?

—   Non merci, vous ne pouvez rien pour moi.

—   Voulez-vous que nous marchions un peu ?

Elle avait levé la tête et lui avait répondu faiblement un oui sans aucune motivation dans la voix. Elle paraissait perdue dans un univers qu’elle ne reconnaissait plus. Elle l’avait  suivi ne sachant pas où aller…

Ils marchèrent, sans un mot, côte à côte et ce moment lui parut magique tant la situation était étrange. Cette fille aux cheveux blonds, qui sentait bon, lui procurait des sensations inconnues. Il avait envie de la prendre dans ses bras, de la protéger contre les dangers de la nuit, surtout, il avait envie de lui prendre la main, mais il n’osait pas, il avait trop peur de l’effrayer.

Arrivés près d’un bosquet, ils s’étaient assis sur un tronc d’arbre déraciné par le dernier orage et il lui avait alors demandé, se surprenant à la tutoyer :

— Quel est ton nom ?

— Marie… Marie Tastevin

— Tu es du village ?

— Oui, j’y vis depuis toujours.

— Tu as l’air si désemparée, une histoire d’amour ?

— Oui, mon ami m’a quittée.

À ces mots, des larmes avaient coulé de nouveau sur ses joues et elle n’avait pu continuer à parler.

Alors  là, il avait osé…

La prenant dans ses bras, maladroitement, mais sûrement il lui avait dit :

— Excuse-moi, je ne voulais pas te faire pleurer

— Non ce n’est rien, mais notre rupture est trop récente et j’avais encore ce soir un peu d’espoir en moi.

— Tu l’as revu ?

— Oui, mais de loin et en bonne compagnie, il m’a déjà oubliée.

Elle s’était tournée pour la première fois pour le dévisager un peu mieux, elle parlait à un homme qu’elle ne connaissait pas et elle était dans ses bras.  Mais elle le trouvait beau et la régularité de ses traits l’avait rassurée. Elle avait envie de s’abandonner encore plus  pour ne plus souffrir.

Il avait ressenti ce frémissement et l’avait serrée plus fort, une étreinte qu’elle n’avait pas refusée.

Ils  restèrent longtemps ainsi, la douceur de la nuit rendant cet instant agréable. Le son lointain de la fête leur parvenait et donnait à la situation un côté encore plus romantique.

Elle portait une jolie robe à fleurs et ses cheveux tirés en arrière étaient attachés avec un ruban assorti faisant ressortir des yeux flamboyants. Il n’avait pas vu de plus jolie fille et son cœur palpitait tellement qu’il avait peur qu’elle s’en rende compte et qu’effrayée, elle ne s’en aille.

— Tu viens d’où ? Lui avait-elle demandé, brisant d’un seul coup ce moment d’abandon en se détachant de lui et en le tutoyant aussi.

— De Guérande.

— Tu as fait la guerre ?

— Euh oui… je suis un  « poilu ». On me surnomme « le musicien », mes amis aimaient que je joue de la guitare pendant les moments de répit entre deux batailles.

— Jean aurait aimé en être un, et c’est cette frustration qui lui tourne la tête aujourd’hui. Il veut vivre une autre vie.

— Il ne sait pas la chance qu’il a eue de ne pas voir les horreurs de cette guerre… et … de pouvoir t’aimer.

Ces derniers mots sortirent difficilement de sa bouche mais voilà il les avait dits.

Elle avait eu l’air troublée par ses paroles et s’était levée soudainement.

Se redressant également,  il lui avait pris  fermement la main et l’avait entraînée sur le chemin en l’obligeant à marcher à côté de lui sans se toucher, avec pour seul contact la tiédeur de leur main, sans un mot.

Tournant le dos au village, ils avançaient lentement vers le haut de la colline, éclairée seulement par des lueurs lunaires, paysage étrange dans une situation qui l’était encore plus, lui, savourant cet instant, elle, dans ses tristes pensées.

À l’orée d’un bois, il l’avait subitement entrainée à l’intérieur, la faisant courir à perdre haleine. Elle avait trébuché et ils s’étaient retrouvés tous les deux, assis par terre riant aux éclats.

Elle avait ri, elle qui pleurait de douleur quelques minutes auparavant. Quel pouvoir avait cet homme sur elle, si fragilisée par ce qui lui arrivait ?

Elle était sûre d’une seule chose : il apaisait les saignements de son cœur, court répit sans doute.

Ils étaient dans une clairière et  le ciel étoilé offrait une lueur bleutée au milieu des arbres agités par une douce brise. Il avait sorti de son sac une petite couverture, objet qui ne l’avait jamais quitté pendant toute cette errance et ils s’y étaient installés.

Allongés et le regard perdu dans la multitude de ces étoiles, témoins de la scène, ils n’avaient plus  bougé jusqu’à ce que leurs mains se rejoignent à nouveau. La situation était devenue sensuelle. Elle, qui connaissait les plaisirs de la vie depuis peu, ne comprit pas ce qui lui arrivait lorsque  son corps trembla soudain d’un désir intense pour cet inconnu. Son ventre était tendu et rempli de sensations nouvelles.

Lui, le vagabond qui ne résistait jamais très longtemps lorsqu’une occasion se présentait, ressentait lui aussi  ce désir, mais cette fois-ci, il attendait un signe d’elle… surtout ne rien brusquer.

Lorsque  leurs regards s’étaient croisés enfin, ils avaient su qu’ils avaient la même envie, celle de se donner l’un à l’autre.
Il avait posé sa bouche contre la sienne et elle s’était abandonnée, répondant à son tendre baiser qui devint très vite fougueux.

Il lui avait fait l’amour avec toute la tendresse qu’il était capable de donner, des sentiments refoulés refaisant surface.

Il l’avait déshabillée doucement, avait senti son corps aux formes harmonieuses frémir au contact de ses mains rugueuses et cela avait rendu son plaisir plus fort. La laitance de sa peau et la lumière de la nuit lui avaient renvoyé un tableau merveilleux à ses yeux, il n’avait jamais tenu plus belle fille dans ses bras. Il s’était senti envouté.

Elle s’était laissé faire savourant ce moment voluptueux et elle n’avait pu s’empêcher de penser que ce qu’elle ressentait était nouveau pour elle, un plaisir différent dans les bras de cet homme si musclé. Tous ses sens étaient exacerbés et lorsqu’il l’avait pénétrée enfin, sa jouissance fut si violente que le cri qu’elle avait poussé, l‘avait surprise elle-même.

Ils étaient restés ensuite longtemps enlacés, une légère brise frôlait leurs deux corps dénudés, mais ils n’avaient pas froid, leur excitation n’étant pas complètement retombée.

Puis Marie s’était endormie, paisiblement.

* * *

Il était là au milieu de ses réflexions quand Marie se réveilla en sursaut, regardant tout autour d’elle, surprise de se trouver dans les bras de cet inconnu, mais réalisant sans doute ce qu’elle venait de faire.

Son regard  lui transperça le cœur, il se sentit un peu honteux, mais elle avait été entièrement consentante et elle était tellement désirable…

Elle se leva, se rhabilla précipitamment en remettant en place ses cheveux tout ébouriffés. Si la situation n’était pas aussi bizarre, il rirait de ce spectacle, mais tel n’était pas le cas. Il comprenait que la magie de cette nuit avait disparu.

Elle le regarda fixement et  lui dit, imposant le vouvoiement comme si elle voulait rompre au plus vite le lien qui les avait unis :

— Je dois rentrer,  je ne devrais pas être là avec vous dans ces bois, qu’ai-je fait ?

— Je regrette de vous voir si malheureuse, je n’ai pas voulu profiter de la situation, tout s’est passé si vite. Puis-je vous raccompagner au moins jusqu’à l’entrée du village ?

— Non ! Maintenant laissez-moi, je ne veux plus vous revoir, j’ai trop honte.

— J’insiste, il fait encore nuit !

Elle ne répondit même pas et se mit à courir vers le chemin qui menait au village sans se retourner.

Il la regarda s’éloigner, impuissant… Il avait une envie folle de la poursuivre, mais ses jambes refusaient de lui obéir.

Il resta longtemps assis dans ces bois,  surpris lui-même par les larmes qui inondaient ses yeux.  Il n’avait plus pleuré depuis le jour de l’enterrement de sa mère lorsque le cercueil était descendu dans la fosse et qu’il avait tant hurlé.

Cette nuit, il ne comprit pas pourquoi la vie ne lui souriait pas un peu. Ce qu’il avait ressenti pour cette jeune fille était un sentiment inconnu pour lui, mais il avait compris que cela pouvait être de l’amour. Cela lui faisait si mal de la voir s’éloigner de lui sans se retourner.

Avait-il mal agi ? Pensait-elle qu’il avait profité de son grand désarroi pour provoquer en elle cet abandon d’une nuit… Sans doute.

Il réalisa soudain qu’il avait peut-être, en effet, profité de sa faiblesse même si elle paraissait consentante. Il ne l’avait pas forcée physiquement, mais moralement, oui… Et maintenant, il le regrettait.

Au bout de quelque temps, sa décision fut prise, il fallait qu’il parte, loin aussi loin que possible de ce village, elle ne voulait pas de lui, il fallait qu’il tourne la page très rapidement sinon il sentait qu’il allait devenir fou. Vite oublier cette nuit…

Il  remit sa guitare sur le dos et tête baissée prit le chemin en sens inverse.

Ni l’un ni l’autre ne virent le couple de jeunes qui, comme eux, étaient venus se réfugier dans ce coin tranquille pour leurs ébats amoureux. Ils avaient assisté sans le vouloir à cette scène de rupture.

 

                                      Chapitre 4

                                  St Molf – 20 septembre 1920 – Le retour

 

Le « musicien », sa guitare toujours fidèle dans le dos,  s’arrêta de marcher. Il venait d’apercevoir le clocher de l’église, dressé fier au milieu des toits couverts d’ardoise de ce village qui lui rappela d’un seul coup toutes les souffrances qu’il avait  endurées depuis ce jour d’été où il n’était resté qu’une nuit. Une seule nuit, mais… inoubliable… dévastatrice.

Il avait essayé de retrouver un peu de paix en rentrant chez lui, mais n’y arrivant pas, il était reparti sur les routes, traversant villes, villages, hameaux, où il ne s’arrêtait que pour manger ou dormir, ne parlant à personne et où il s’endormait le plus souvent ivre.

Il n’arrivait pas à oublier Marie, son odeur, son corps, une douleur intense s’emparait de lui à chaque fois qu’il se remémorait cette fameuse nuit. Comment avait-il pu croire que cette fois-ci, ce serait différent, elle s’était pourtant donnée à lui, mais elle l’avait rejeté si vite, ne lui laissant aucune chance de mieux le connaître.

Il prit une bonne bouffée d’air et reprit sa marche. Il faisait bon, l’automne pointait le bout de son nez, mais encore trop timidement pour lui faire oublier l’été, qui fut très chaud cette année-là. Seul signe d’un futur changement de saison, il avait revêtu sa cape qui ne le quitterait plus jusqu’à l’été suivant.

Plus il avançait, plus son cœur battait la chamade, il revenait pour tenter une nouvelle fois sa chance auprès d’elle, mais il savait qu’il pouvait se heurter de nouveau à un refus de la part de celle qu’il considérait aujourd’hui comme « la femme de sa vie ».

Il avait tant cherché celle qui pourrait partager son existence, qu’il était persuadé maintenant de l’avoir trouvée, il ne pouvait se résoudre à l’oublier. Mais comment  la faire changer d’avis ? Il était prêt à tout, même à se séparer de sa guitare, et surtout à s’arrêter de parcourir le monde. Il était si fatigué.

Les premières maisons étaient à sa portée, il avait le sentiment que ses pieds ne voulaient plus avancer tant la peur l’envahissait de nouveau.

Il prit son courage à deux mains et parcourut très vite la grande rue qui descendait vers le centre du village. Il était très tôt et beaucoup de volets étaient encore fermés. Seuls la boulangerie et le bar étaient déjà ouverts. Il avait choisi de se diriger vers le café pour prendre une boisson réconfortante en attendant que le village se réveillât enfin.

Plusieurs tables étaient occupées, mais il était surpris par le silence qui régnait dans cette salle. Chacun émergeait doucement de la nuit qu’ils avaient passée, calme ou agitée, eux seuls le savaient…

Il avait choisi de s’asseoir près de la fenêtre pour avoir,  vue sur la place et surveiller ainsi les mouvements de foule, espérant apercevoir peut-être celle qui hantait tous les instants de sa pauvre vie.

Elle lui avait dit qu’elle travaillait à la briqueterie à l’est du village et qu’elle s’y rendait chaque jour en vélo. Mais il ne savait pas où elle habitait et par où elle passerait.

Perdu dans ses pensées, il sursauta lorsque le barman lui demanda ce qu’il voulait.

— Pardon, Monsieur, vous désirez quelque chose ?

— Oui, merci, un café… Bien tassé s’il vous plait. À quelle heure l’usine ouvre-t-elle ? demanda-t-il, étonné par sa propre audace.

— 8 heures

— Où se trouve-t-elle ?

— En sortant du bar, vous prenez à droite et vous remontez la grande rue. En haut, vous tournez à gauche et l’usine se trouve à 500 m environ.

— Merci  beaucoup.

— De rien.

Il n’était que 7 heures, il avait une heure pour trouver l’usine où il pensait pouvoir la rencontrer. Il prit alors le temps de savourer son café et les deux tartines qui l’accompagnaient, tout lui paraissait savoureux ce matin, c’était peut-être bon signe…

7h30 : il régla le patron et sortit, tourna à droite et attaqua la montée d’un pas très décidé. Il arriva ainsi très rapidement devant un grand bâtiment  et repéra un petit muret bien à l’écart des regards. Il pourrait  tranquillement observer l’arrivée des employés sans être vu.

Justement, les premiers arrivaient, seul ou en groupe, à pied, à vélo ou en voiture, certains tête baissée, d’autres en pleine discussion.

Il la chercha désespérément du regard, mais ne la vit pas.

Pendant cette attente, un doute le submergea : mais si elle acceptait de lui parler, que lui dirait-il ? Arriverait-il à lui prononcer des mots profonds, sincères pour la toucher ?

Cependant, il réalisa en fait qu’il ne la connaissait pas, il s’en rendit bien compte. Ils avaient fait l’amour, s’étaient fait quelques confidences, mais que savait-il d’elle ? Très peu de chose.

De toute façon, il n’avait rien à perdre… Si ce n’était se perdre à jamais…

8 heures : les retardataires arrivaient maintenant en courant, essoufflés. Mais toujours pas de Marie à l’horizon. Était-elle souffrante ou avait-elle quitté le village ? Il croisa les doigts pour que ce ne fût ni l’un ni l’autre, elle était sans doute tout simplement très en retard.

Lorsque les portes de l’usine se fermèrent, il se leva et prit la direction de l’église, là où il l’avait vue pour la première fois. Il était mal à l’aise, inquiet.

Assis sur le parvis se trouvait un groupe de jeunes, cigarettes à la bouche pour certains, deux filles et trois garçons en pleine conversation. Ils étaient joyeux et leurs éclats de rire l’incitèrent à les aborder.

— Bonjour les jeunes.

—  Bonjour, répondirent-ils en chœur

— Excusez-moi de vous déranger, je suis à la recherche de Marie

— Marie ? s’exclama une des deux filles.

— Oui, c’est une jeune fille du village que j’ai rencontrée le soir du bal du 14 juillet et je voudrais lui rendre un livre qu’elle m’a prêté, s’expliqua-t-il en pensant qu’il valait mieux mentir sur la vraie raison de sa quête.

— Marie n’est plus au village, elle est partie depuis plus d’un mois, répondit très vite, trop vite la même fille, mais si je la vois, je le lui donnerai de votre part.

— Euh… Non, je voudrais lui rendre moi-même, je reviendrai une autre fois, merci quand même.

Il s’éloigna rapidement ne voulant pas donner plus d’explications… Il se sentit ridicule tout d’un coup, mais soudain, il s’arrêta, une jeune fille lui courait après en l’interpellant, son cœur s’était mis à battre très fort :

— Monsieur, Monsieur !

— Oui, dit-il en se retournant lentement, ne voulant pas laisser transparaître son émoi.

Il reconnut cette jeune fille, c’était la seule qui avait répondu dans le groupe.

— Je vous en prie, laissez Marie tranquille, elle ne va pas bien en ce moment. Elle est souffrante et ses parents ne veulent pas qu’elle sorte pour l’instant.

— S’il vous plait, essayez de la contacter et dites lui que « le musicien » veut lui parler… Une dernière fois… C’est important.

— Bien je vais voir ce que je peux faire.

— Merci beaucoup.

— Venez au bar qui se trouve en face de l’église, vers 20 heures.

— Comment vous appelez vous ?

— Sandrine.

— D’accord Sandrine, encore merci.

Elle repartit aussi vite qu’elle était venue. Il la regarda s’éloigner priant qu’elle réussisse à  convaincre Marie. Il reprenait espoir, il voulait tant lui parler, il en avait besoin pour continuer sa route avec ou sans elle.

La journée fut terriblement longue, mais il était serein, il allait la revoir, il en était sûr. Il refit le chemin qu’ils avaient emprunté ensemble et eut du mal à retrouver la petite clairière qui avait abrité leurs ébats amoureux. Une fois trouvée, il y resta un long moment, réfléchissant à la situation dans laquelle il se trouvait.

Il était là comme un jeune amoureux, tremblant en attendant celle qu’il aimait, mais il était conscient que c’était sans doute à sens unique, que la possibilité que Marie réponde favorablement à ses avances était très faible. Quels mots seraient assez  justes pour l’atteindre et l’inciter à le regarder différemment et surtout pas comme un ennemi potentiel.

Il passa le reste du temps à arpenter les rues du village, ne sachant pas où elle habitait, il espérait la rencontrer au détour d’une rue, mais ce ne fut pas le cas.                                                                                                                                                                             19 heures : il était déjà attablé devant un verre d’eau, regardant les passants peu nombreux à cette heure. Les villageois étaient tous rentrés de leur travail et s’apprêtaient sûrement à dîner. Le village était silencieux, silence qui annonçait la venue proche de la nuit.

Il avait commandé un repas léger, sans alcool pour garder un esprit lucide. Il savait qu’un verre de trop altérerait rapidement ses facultés mentales et sous l’emprise de l’alcool, il lui était déjà arrivé de devenir violent, reste de son vécu dans les tranchées. Ils buvaient tous pour se donner du courage avant les combats, ils pensaient alors qu’ils étaient invincibles et la peur les quittait un peu.

Ce soir, il fallait qu’il soit sobre pour être calme, serein…

20 heures : Sandrine n’était pas là. Il commençait  à douter de sa venue quand il l’aperçut de l’autre côté de la place devant l’église. Elle traversa cette place d’un pas décidé et arrivée près de lui, prit une chaise pour lui faire face.

Elle s’était changée et arborait une robe bleue mi-longue qui lui allait à ravir. S’il n’avait pas été amoureux de Marie, il aurait aimé la courtiser, mais son cœur était désormais pris et il en était réellement convaincu à cet instant.

— Alors, demanda-t-il, nerveux, les mains toutes moites cachées sous la table.

— J’ai vu Marie et elle veut bien vous rencontrer.

— Quand ? répondit-il, très excité par cette nouvelle qu’il avait tant espérée.

— Demain, ses parents s’absentent pour aller voir une vieille tante malade.

— Où et à quelle heure ?

— Elle m’a dit de vous dire qu’elle vous attendra dans les bois au même endroit que la première fois, vers midi. Ne soyez pas en retard, elle n’aura pas beaucoup de temps.

— Oh merci beaucoup lui dit-il en lui prenant les mains, ne résistant pas à les serrer très fort.

Sandrine rougit et bégaya un :

— De rien, bonne soirée.

Puis elle se leva calmement, rangea sa chaise et avant de partir lui adressa un regard interrogateur, tout en lui disant :

— Je ne sais ce qui s’est passé entre vous, mais elle était très perturbée en apprenant votre visite et  a longtemps hésité avant de vous fixer ce rendez-vous. J’espère que vous ne la perturberez pas plus, elle n’est vraiment pas bien en ce moment.

Sur ces mots, elle tourna les talons et reprit son pas décidé en direction de l’église qu’elle contourna rapidement.

Se retrouvant seul, il respira un bon coup pour que son cœur arrête de battre la chamade. Il fallait qu’il se contrôle mieux que cela quand Marie serait devant lui.

Elle avait dit oui, quel bonheur !

Il demanda au cafetier une chambre pour la nuit, et celui-ci lui indiqua une petite pension à la sortie du village. Il trouva facilement, et l’établissement lui parut chaleureux, un jardin bien entretenu l’entourant de toutes parts.

On lui proposa un petit digestif qu’il ne refusa pas, puis il monta se coucher après un repas délicieux et s’endormit très rapidement, l’esprit apaisé, chose qui ne lui était pas arrivée depuis bien longtemps.

Le lendemain matin, un coq chanta très tôt et le sortit de sa torpeur matinale. Il avait l’air de faire beau et la journée s’annonçait merveilleuse, enfin, il le souhaitait du fond du cœur.

Il essaya de passer la matinée à s’imprégner des odeurs du bois, à se familiariser avec le bruit de la nature et allongé au pied d’un bouleau, il attendit patiemment en regardant  avancer les nuages blancs qui se couraient après.

Le temps passa lentement, mais il savoura cet instant, redoutant la rencontre avec celle qui, il le savait, avait pris son cœur. Que pensait-elle de son retour ? Se doutait-elle de l’immensité de ses sentiments ? De toute façon, il lui dirait.

Enfin, midi arriva. Scrutant  l’horizon, il ne tarda pas à voir en bas du chemin une silhouette qu’il aurait reconnue entre toutes. Elle avançait tranquillement, s’arrêtant même pour sentir telle ou telle fleur. Il lui sembla qu’elle souriait et qu’elle était heureuse d’être là sur ce chemin, à gambader. Avait-elle oublié pourquoi elle était là ? Ou était ce le fait de revoir son ancien amant qui la rendait  si lumineuse ? Il se prit à rêver…  Il allait être vite fixé…

Elle l’aperçut enfin, et là, ce qu’il vit le refroidit un peu. Son sourire avait disparu et de plus près il comprit que son amie Sandrine n’avait pas menti, elle était très pâle et semblait malade. Elle avait  mis une robe noire trop large pour elle, ses cheveux n’étaient pas bien coiffés, mais il la trouvait toujours aussi belle, sa pâleur faisant ressortir la beauté de son regard triste.

Elle s’approcha de lui, mais à bonne distance, les mains croisées dans le dos, et réussit à prononcer un mot :

— Bonjour.

— Bonjour Marie.

— Je n’ai pas beaucoup de temps, merci de me dire ce que tu veux, réussit-elle à prononcer faiblement.

Son tutoiement lui donna le courage de lui répondre :

— Je… Je n’arrive pas à oublier cette nuit d’été.

— Non, le coupa-t-elle, il ne s’est rien passé d’important, ce fut une erreur. J’étais effondrée par ma rupture avec mon petit ami, mais aujourd’hui cela va mieux.

— Ton amie m’a dit que tu étais souffrante, j’espère rien de bien grave ?

— Non…Non, juste une petite fatigue passagère. Il faut m’oublier, je t’en conjure, c’est la seule chose que tu peux faire pour m’aider.

— Mais pourquoi ? Que se passe-t-il ?

— Rien que tu ne dois savoir.

— J’insiste Marie, ce que j’éprouve pour toi est tellement fort que  je suis prêt à tout pour être à tes côtés et te protéger. Je suis revenu pour te le dire et te le prouver en déposant définitivement mes bagages.

— Ma vie ne m’appartient plus, répondit-elle les yeux commençant à s’embuer un peu.

— Marie que se passe-t-il ? dis-moi ce qui ne va pas.

— Je ne peux pas, je n’ai pas le droit.

— A cause de tes parents, c’est ça ? Sandrine m’a dit que tu étais venue me voir en cachette. Que caches-tu de si important ?

— Bon je rentre, oublie-moi et continue ton chemin, ton bonheur est ailleurs.

Elle ramena ses cheveux en arrière, lui tendit la main et lui dit :

— Je t’en prie, va t’en, sans te retourner.

Il prit cette main tendue et frissonna de plaisir. Ce simple contact le ramena quelques mois en arrière quand elle avait accepté de se donner à lui. Elle comprit à cet instant-là ce qu’il ressentait et retira vivement sa main. Elle aussi était très troublée, mais elle n’avait pas le droit de le montrer, sa vie ne lui appartenait plus désormais.

— Je m’en vais, adieu !

En disant ces derniers mots, elle eut un haut-le-cœur et se retournant, elle se mit à vomir, pliée en deux. Elle n’avait  pas pu se contrôler et savait que son secret allait être découvert. Il ne fallut pas longtemps en effet au musicien pour comprendre.

— Marie, tu es enceinte ?

— Non !

— Marie, regarde moi dans les yeux, tu attends un bébé n’est- ce pas ?

— …. Oui, et mes parents m’obligent à me cacher, c’est une honte pour notre famille,

— Qui est le père ? C’est moi ?

— Non, c’est Jean

— Tu en es sûre ?

— Oui, je suis enceinte de plus de 4 mois, tu n’as qu’à calculer, dit-elle, énervée.

Abasourdi par ce qu’il venait d’apprendre, il resta sans voix. Lui qui avait  fait tant de rêves où elle était présente à ses côtés, sentit un grand vide et le besoin de s’asseoir. Alors, elle s’approcha de lui tout doucement et lui déposa un baiser sur la joue en lui disant :

— Adieu, la vie est ainsi faite, je dois assumer mes actes et cet enfant que je porte ne doit pas en pâtir. Mes parents s’en occuperont à condition que je leur obéisse jusqu’à la délivrance. Jean n’est pas encore au courant, mais je vais bientôt lui dire et tout ira mieux je pense. Je ne veux garder de notre rencontre qu’un moment d’abandon sans conséquence.

Sur ces mots, elle se retourna et repartit vers sa destinée.

Marie le laissa là, pantois et si malheureux, mais que pouvait-elle faire pour lui ?

Il resta longtemps ainsi, n’osant pas bouger. Tout son corps lui faisait mal tant ses muscles étaient tendus. Il fallait qu’il reprenne sa route, mais il n’en avait plus la force. Et pourtant, la triste réalité était là, il n’y avait pas de place pour lui auprès d’elle.

En marchant, tournant le dos au village, il ne put s’empêcher de penser aux étreintes qu’ils avaient eues, à la douceur de sa peau. Il savait qu’il se faisait du mal mais c’était plus fort que lui.

Soudain, il s’arrêta net de marcher.

Et si elle lui avait menti ?

Il se remémora alors leur conversation, il avait ressenti chez elle une gêne quand il lui avait demandé qui pouvait être le père de l’enfant qu’elle portait. De plus, ses parents la cachaient aux habitants du village, car ce devait être une véritable honte pour eux. Leur avouer en plus qu’elle avait eu une relation d’une nuit avec un inconnu, aurait empiré les choses.

C’était cela, elle avait menti.

Que faire ? Soit il respectait complètement son choix de ne pas dire la vérité pour l’épargner, soit il retournait la voir pour l’obliger à avouer. Si c’était lui le père, comment vivre avec ce secret ?

Il prit alors une décision raisonnable à son avis, il allait retourner au village pour essayer de rencontrer Sandrine et lui remettre une lettre pour Marie.

Il voulait lui dire que si c’était lui le père, il respecterait sa décision de ne pas le dévoiler pour l’instant, mais qu’il était prêt à assumer ses responsabilités quoiqu’il arrive. Il lui donnerait l’adresse de sa maison à Guérande où il attendrait qu’elle le contacte si elle changeait d’avis et si elle avait besoin de lui.

Voilà, c’est cela qu’il allait faire, et d’un pas très décidé, il reprit le chemin du village…

Il ne voulait pas la braquer dans un premier temps, mais il se connaissait. Quelque chose venait de changer en lui, cet enfant donnait un tout autre sens à sa vie.

Il savait qu’il était capable d’attendre  longtemps… Mais si elle ne donnait pas signe de vie,  il reviendrait un jour…

 

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